Le numérique rend-il les travailleurs plus autonomes ?

L’autonomie est une dimension essentielle du rapport au travail. Développer les marges de manœuvre des travailleurs permet d’enrichir le contenu de l’activité, de les faire monter en compétences. Toutefois, conférer trop d’autonomie à un salarié sans lui donner les moyens pour bien réaliser sa tâche peut mettre ce dernier en difficulté. Réduire l’autonomie, que ce soit par des délais, des procédures strictes à respecter, des objectifs chiffrés, conduit également à mettre le travail sous tension.

Les technologies numériques renforcent le contrôle du travail ou des résultats. Le numérique permet de suivre en temps réel la productivité, les horaires mais aussi la qualité. Il n’y a pas que le manager qui surveille l’activité : les collègues mais aussi les clients exercent désormais leur droit de regard plus facilement ! D’où une pression et plus d’exigences pour le salarié. 35 % des salariés déclaraient un rythme de travail imposé par un contrôle ou un suivi informatisé dans l’enquête Conditions de travail de 2013, contre 30% en 2005. Dans le commerce, les transports ou l’industrie, cette part monte à plus de 42 %. On constate également une modification des formes de contrôle. A l’évaluation des résultats (chiffre d’affaires, production industrielle) s’ajoute une évaluation des moyens mis en œuvre (nombre de rendez-vous pris pour un commercial, durée des appels téléphoniques, etc.). C’est surtout dans le domaine des services que l’utilisation croissante de l’informatique a « favorisé la mise en œuvre de nouvelles formes de rationalisation », selon le rapport de France Stratégie consacré à l’impact des TIC sur les conditions de travail. Les visiteurs médicaux ou les conseillers bancaires doivent remplir des batteries d’indicateurs concernant leurs rendez-vous. La plupart s’agacent de ce qu’ils ressentent comme un manque de confiance dans leur travail. Sans compter le temps passé à remplir ces tableaux statistiques, qui est du temps pris sur le « vrai » travail. Cela risque de réduire l’engagement dans le travail. Le personnel hospitalier passe également de plus en plus de temps à remplir des données informatiques, ce qui répond à d’autres soucis (dossier patient, tarification). Vous avez dit autonomie ?

Le rapport de France Stratégie recense différents risques liés au souci de rationalisation du travail. Ce souci n’est pas négatif en soi. Le problème survient quand cela vient trop diminuer les marges de manœuvre des salariés : une obligation de suivre un processus modélisé, même si celui n’est pas adapté à chaque situation particulière rencontrée dans la réalité ; des outils qui sont pensés par leurs concepteurs comme simplifiant le travail, alors que les salariés doivent passer par différentes « astuces » pour pallier les dysfonctionnements rencontrés (ressaisir les données par exemple) ; des „bugs divers et variés ; une multiplication des injonctions contradictoires, étant donné les multiples procédures et objectifs ; une perte de sens du travail quand les outils réduisent complètement l’autonomie du salarié, comme dans le cas du „♦voice picking où il est attendu de l’individu qu’il suive à la lettre les instructions d’un robot.

Certains outils informatiques de type PGI (progiciel de gestion intégré) ou workflow conduisent ainsi à un accroissement du contrôle. Ils sont le plus souvent utilisés dans des entreprises recourant à un management quantitatif, basé sur une application stricte de procédures de travail. Dans ces entreprises, la prescription du travail est forte, c’est-à-dire que le salarié doit suivre des instructions précises.

A l’inverse, d’autres outils informatiques peuvent conduire à un accroissement de l’autonomie, dans le cadre d’organisations du travail plus décentralisées ou basées sur l’autonomie des salariés. Les travailleurs ont des objectifs mais peuvent choisir quels moyens suivre pour les atteindre. Il est incontestable que le développement des ordinateurs portables, des smartphones, l’amélioration des connexions wifi, a contribué à augmenter les marges de manœuvre de certains salariés, disposant déjà de latitudes dans le travail. Le numérique augmente le nombre de travailleurs « nomades », qui passent au moins un quart de leur temps de travail dans un autre espace que leur lieu traditionnel de travail ou leur bureau. Ils seraient au moins 25% aujourd’hui, contre 5 % il y a dix ans (chiffrés cités par le CNNum). Plus d’autonomie, certes, mais cette autonomie est-elle « émancipatrice », comme se le demande justement le Conseil national du numérique dans son rapport remis en 2016 à la Ministre du travail ? Seuls certains salariés ont plus de facilités et de ressources pour être autonomes dans le monde numérique, et donc pour voir leurs conditions de travail améliorées. Bref, tout est question de „management. Les managers ont le choix d’utiliser les outils numériques pour renforcer l’autonomie des salariés ou bien la réduire. La fascination contemporaine pour les dispositifs de contrôle du salariat est accrue par ces outils numériques qui permettent de planifier le travail à distance. Faut-il accuser l’outil ou le management ?

A ce tableau indécis concernant l’impact du numérique sur l’autonomie des salariés, il faudrait aussi ajouter la question des non-salariés « „ubérisés ». Quelle est l’autonomie (et, inversement, la subordination) des chauffeurs d’Uber, que le client commande à distance via une plateforme numérique ? Beaucoup de réponses au débat actuel sur la régulation de leur statut tiennent en effet à cette question. ˜ Voir aussi : „Rythmes de travail

Autonomie dans le travail

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