Le numérique réduit-il les collectifs de travail ou oblige-t-il à les repenser différemment ?

Si les technologies du numérique ont un effet sur les collectifs de travail, c’est principalement par l’usage que les organisations et les travailleurs en font. Selon le chercheur Damien Cru, un collectif de travail nécessite la présence simultanée de plusieurs travailleurs, une œuvre commune, un langage commun, des règles de métiers, un respect durable de la règle par chacun. Cette définition décrit bien le collectif de travail dit « traditionnel », le plus répandu en France celui que l’on retrouve dans les grandes entreprises très structurées par une culture hiérarchique. Dans cette forme de collectif de travail, l’action de l’individu est gouvernée par l’intérêt collectif de son groupe et les rôles sont fortement prescrits.

A l’opposé de cette culture collective, se trouve une culture plus individualiste. Cette culture produit des collectifs de travail qui peuvent être « multiformes, multidisciplinaires, trans-hiérarchique et dépasser les frontières de l’entreprise ». Il va par exemple s’agir de groupes « projet ». La coopération y est importante car elle permet l’atteinte d’un objectif. Dans ces groupes, le management prend avant tout un rôle d’animation, voir de « coach », selon les papes du management « agile » („management). Les rôles de chacun sont construits plutôt que prescrits et l’autonomie y est élevée.

Chacun de ces collectifs développe un usage différent des TIC, comme le montre le rapport de France Stratégie (de 2012) consacré à l’impact du numérique sur les conditions de travail. Pour le collectif dit traditionnel, les TIC utilisés sont principalement des systèmes centralisés et des messageries. L’introduction des TIC peut alors bouleverser les règles du collectif voire transformer le travail. C’est particulièrement le cas lorsqu’on introduit un ERP ou progiciel de gestion. L’arrivée des TIC dans ces grandes entreprises a tendance à renforcer l’individualisation du travail et à remettre en cause la solidarité et l’entraide, valeurs fondamentales de ces collectifs. Pour les collectifs individualistes, l’impact du numérique est bien différent, pour la bonne raison que ceux-ci sont déjà en partie construits autour des TIC ! Les individualistes utilisent des outils de communication et de collaboration participatifs (réseaux sociaux, forums …) ainsi que des logiciels de gestions de projets. Ces outils leur permettent de participer à plusieurs projets simultanément et de valoriser leurs compétences auprès de divers collectifs. Très autonomes dans leur travail, ces travailleurs s’engagent également plus fortement et les frontières entre vie privée et vie professionnelle sont floues. De plus la flexibilité et la précarité y sont plus importantes. Autant de risques en termes de „♦santé au travail pour ces travailleurs en phase avec l’époque numérique.

Dans des cas extrêmes, certaines organisations du travail vont utiliser le numérique pour restreindre fortement l’„autonomie au travail et empêcher la production d’un collectif producteur de règles communes. Il s’agira le plus souvent d’entreprises prises dans des chaînes de sous-traitance où toute la relation de travail est prescrite par un extérieur invisible. Les TIC amplifient les facteurs de risque pour la santé des salariés en encadrant complètement leur travail. Les transporteurs routiers suivis par géolocalisation, les salariés des plateformes informatiques, ou encore les préparateurs de commandes qui doivent utiliser des systèmes à commande vocale („voice picking) sont particulièrement touchés. Cette culture qualifiée « de subordination » est favorisée par le contexte économique et organisationnel. Les collectifs « traditionnels », de leur côté, sont fragilisés par les transformations du travail – et le rapport de France Stratégie ne parlait pas encore d’ubérisation ! Il y a un risque croissant d’exclusion des salariés mis à l’écart des évolutions technologiques.

L’effet des TIC est donc ambivalent : il permet dans certains cas de créer de l’entraide et dans d’autres il réduit le soutien social. Les outils numériques ne sont pas responsables des choix organisationnels mais ils peuvent parfois en amplifier les effets. ˜

Collectif de travail

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