Avez-vous une idée de ce que représentent nos clics quotidiens sur la toile et notre utilisation frénétique des nouvelles technologies ?

« En choisissant la facture électronique, vous vous simplifiez la vie tout en minimisant votre impact sur l’environnement. » Voici ce que l’on peut lire sur l’enveloppe de certains fournisseurs d’eau ou d’accès à Internet. L’idée selon laquelle le numérique est plus écologique que le papier s’enracine de plus en plus dans les esprits. « Pensez à l’environnement, n’imprimez pas cet email ».

Face aux tonnes de papier imprimées chaque jour, il apparaît tout naturel que le numérique, supposément dématérialisé, offre une alternative « propre », « verte », « économe en ressources ». Quitte à progressivement bannir le papier de nos environnements : lire ses romans sur une liseuse, ses courriers sur son téléphone, ses rapports sur son ordinateur…

Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), l’envoi des courriers électroniques d’une entreprise de 100 personnes représente chaque année 13,6 tonnes de CO2, soit 14 allers-retours Paris-New York. En réduisant de 10 % les e-mails internes, on économise l’impact écologique d’un aller-retour ! Certes, cet impact peut sembler dérisoire comparé à l’envoi par la Poste de ces mêmes messages, mais il prouve à quel point les équipements physiques qu’induit l’économie virtuelle consomment énormément d’énergie. En premier lieu les serveurs et centres de stockage de données par lesquels transitent ou se stockent les milliards de textes, d’emails, d’images et de vidéos circulant chaque jour sur la toile.

« On estime qu’un data center moyen consomme autour de quatre mégawatts par heure, ce qui équivaut environ à la consommation de 3 000 foyers américains », explique Fabrice Flipo, co-auteur de La face cachée du numérique. « A l’échelle mondiale, les data centers représentent 1,5 % de la consommation électrique, soit l’équivalent de la production de 30 centrales nucléaires ». Il poursuit : « Avec l’essor spectaculaire du stockage en ligne, ces chiffres sont appelés à croître sans cesse. La production de données pourrait être multipliée par 50 dans le monde d’ici à 2020 ». La consommation électrique d’un data center s’apparente à la consommation en énergie d’une ville de 200 000 habitants.

Il y a quelques années, un article avait fait grand bruit en estimant que chaque requête effectuée sur Google représentait une consommation de 7 grammes de CO2, soit autant que faire chauffer une demi-bouilloire… Chiffres contestés par plusieurs scientifiques, y compris par le prétendu auteur de l’étude lui-même ! Pour Google, chaque requête consommerait 0,2 grammes de CO2. Au-delà du débat sur les chiffres, les dégâts sont bien réels !

Une analyse de cycle de vie réalisée par le groupe « EcoInfo » du CNRS, à la demande de l’entreprise Pocheco (fabriquant d’enveloppes), a comparé l’impact d’un courrier papier et l’envoi d’un courriel. Les résultats montrent à quel point cet impact dépend du comportement de l’utilisateur. Ainsi, sur un faisceau de dix facteurs (parmi lesquels on compte épuisement des ressources, destruction de la couche d’ozone, etc.), la facture numérique sera globalement moins dommageable si elle n’est jamais imprimée et si sa consultation en ligne dure moins de trente minutes (ce qui est fréquemment observé pour les relevés bancaires). Comme le note l’étude, « dès que la facture numérique est régulièrement imprimée (1 fois sur 3) son avantage environnemental sur la facture papier devient discutable ».

Cela peut paraître étonnant. Et pourtant, si la facture papier est impactante par son impression et son acheminement, la facture numérique peut l’être tout autant par l’appareillage de son utilisateur (ordinateur, imprimante, box internet) et celle des fournisseurs d’accès (serveurs, centres de données), tant pour leur fabrication (matière première, énergie) que pour leur utilisation (énergie consommée pour l’envoi et le stockage des données). A lui seul, l’envoi du relevé de compte ou de la note de portable va suivre cinq étapes, toutes consommatrices d’énergie : création de la facture par le fournisseur de service, sauvegarde, création de l’email et envoi ; réception de l’email par le prestataire mail (Gmail, Orange, etc.) et consultation ; consultation de la facture sur le site du fournisseur de service (banque, opérateur web ou téléphone) ; téléchargement en PDF ; archivage sur l’ordinateur et/ou impression.

L’ensemble de ces opérations ramenées à l’échelle d’un utilisateur unique aura engendré une consommation de 36,5 Wh. Sachant qu’avec 1000 Wh (un kilowattheure) il est possible de regarder la télévision de 3 à 5 heures, faire fonctionner un frigo pendant une journée, travailler une demi-journée avec un ordinateur fixe, se chauffer pendant une heure en hiver et s’éclairer sept heures durant avec sept lampes basse consommation…

Hic plus préoccupant côté numérique, les matières premières nécessaires à la fabrication des appareils – ordinateurs, liseuses et tablettes – (plastique, matériaux chimiques, lithium des batteries) ne sont généralement pas recyclées. Selon EcoInfo, si la phase d’usage des TIC ne représente environ que 10 % de la consommation d’électricité dans le monde, c’est la phase de fabrication qui est la plus polluante et qui concentrerait à elle seule plus de 80 % des impacts (épuisement des ressources, effet de serre, etc.). Précisons tout de même que les méthodes de calculs de l’empreinte écologique des nouvelles technologies suscitent de nombreux débats. Les grands opérateurs ou constructeurs rechignent souvent à diffuser leurs données et préfèrent produire eux-mêmes des études (sans regard indépendant) ayant tendance à minimiser leur impact. De plus, le champ des études est bien souvent obscur : il est par exemple difficile de savoir si la fabrication de tous les équipements servant à se connecter, si la mise en place du réseau ou si la fin de vie de l’équipement ont été pris en compte ou pas. Bienvenue dans un monde complexe…

Alors ? Sobriété et bon sens semblent être les maîtres mots, quelle que soit la solution choisie. Quant à notre bon vieux papier traditionnel, il est loin d’être le plus polluant, comme il en a souvent été accusé. D’une part, la ressource papier peut être gérée durablement (tant pour la production qu’en matière de recyclage) bien plus facilement que la ressource informatique. En outre, en termes de conditions de travail, la lecture papier invite à la concentration et à la profondeur, contrairement à la lecture sur écran plus segmentée, fragmentée et discontinue. ˜

Ecologie

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