Je te prête mon appartement, c’est collaboratif ; je le loue sur Airbnb, c’est de l’économie collaborative ?

Qu’il s’agisse d’Airbnb, de Blablacar, d’Uber, ou de Wikipédia, les grandes figures de l’économie collaborative sont souvent présentées comme des références en termes d’innovation, de partage, voire de développement durable. Derrière les mots, il est toutefois difficile d’identifier à quelle réalité précise renvoie l’expression d’ « économie collaborative ». D’une part, il n’est pas aisé d’en mesurer son poids économique puisque l’économique collaborative échappe très largement à la statistique publique. D’autre part, la notion même constitue parfois ce qu’on appelle un « mot-valise », fourre-tout utilisé ici et là pour donner un look innovant à telle ou telle entreprise.

Parmi les définitions communément admises figure celles proposées par Rachel Botsman. Selon elle, l’économie collaborative se définit comme « des réseaux d’individus et de communautés connectées, par opposition à des institutions centralisées, et qui transforment la manière dont nous produisons, consommons, finançons et apprenons ». Ainsi, l’activité économique relève de l’économie collaborative de par les modes de relations particulières qui opèrent entre les individus dans différents registres : la consommation collaborative (je covoiture avec Blablacar), la production collaborative (je partage mes savoirs via l’Open Source ou des Fab Lab…) le financement collaboratif (KissKiss BankBank) ou la « connaissance » collaborative (Wikipédia, MOOCs, etc.). Le rôle des „plateformes numérique est au cœur du développement de ces économies collaboratives.

Ce qui fonde l’économie collaborative, c’est donc le partage. La création de valeur est fondée sur la mutualisation des ressources (un bien, un espace, un outil, des ressources financières, etc.). D’où l’expression anglaise de Sharing Economy souvent utilisée pour faire référence à ces modes de production/consommation émergents.

En ce sens la technologie numérique joue un rôle fondamental dans le développement de cette économie. Si le numérique n’a pas fait naître l’économie collaborative ni le partage, cette technologie a permis leur essor, notamment grâce aux plateformes d’échange. Le covoiturage  entre voisins, amis ou membres de la famille a toujours existé, mais le numérique a démultiplié les possibilités en l’étendant à tout un chacun doté d’une connexion internet. En connectant ensemble une multitude d’individus, le numérique a finalement rendu possible le déploiement à plus grande échelle de dynamiques micro-localisées de partage et de mutualisation.

Qu’est-ce qu’il y a d’économique alors dans tout cela ? D’un côté, on trouve des plateformes d’échange sans visée lucrative (Linux, Wikipédia, etc.), participant à la production d’un patrimoine collectif accessible à tous (contrairement à l’accroissement d’un capital détenu par certains). De l’autre, de vrais business se créent tous les jours mobilisant des producteurs-indépendants « à la carte » (par exemple dans le domaine de la livraison de repas à domicile, Take Eat Easy, etc. ♦„gig economy). Entre les deux, des nouveaux services d’intermédiation basés sur le partage d’un bien, par exemple une voiture, sans but lucratif pour le chauffeur mais créateur de valeur pour les actionnaires (Blablacar), ou au contraire annonciateurs de nouvelles formes d’emplois (Uber). Le champ de l’économie collaborative est donc très large et renvoie à des mécanismes économiques fondamentalement différents. Et il est clair que pour de nombreuses plateformes d’intermédiation à visée lucrative, la dimension « collaborative » présente un caractère relativement limité. C’est souvent une affaire de maquillage, de look… Dans de nombreux business models se présentant comme de l’économie collaborative, le partage d’un bien par les individus apparaît plus comme un moyen de générer et de distribuer de la valeur monétaire selon des mécanismes traditionnels, qu’une fin en soi. Et lorsque cela génère un fort degré de marchandisation des relations entre les utilisateurs, le risque d’„ubérisation pointe son nez. La principale « innovation » tient alors au fait que les formes traditionnelles de régulation de la mise au travail sont ébranlées par le succès d’un travail « à la carte », avec les effets délétères qui peuvent en découler en termes de protection sociale et de précarité.

Plus ou moins conscients des évolutions constatées, les acteurs publics font cependant face à de réelles difficultés pour réguler ces activités. Comment éviter que le développement de services de type Uber Pop ne se fasse au détriment de la protection des droits des salariés („ubérisation) ? Comment organiser la concurrence entre des entreprises dont l’activité réalisée constitue un métier (hôtelier par exemple) et des individus louant leur logement à titre occasionnel ? A partir de quel moment peut-on considérer qu’une personne qui propose des voyages en covoiturage le fait dans une logique marchande ? A partir de quel moment considère-t-on qu’il s’agit de véritables revenus sujets aux impôts et taxes ordinaires ? Et tant d’autres questions ô combien épineuses.

Un rapport sur l’économie collaborative, remis récemment au gouvernement par le député Pascal Terrasse, en a fait son sujet. Les propositions formulées tendent à permettre le développement de l’économie collaborative sous ces différentes formes actuelles – y compris les moins « collaboratives »… –, en essayant de garantir certaines exigences sociales : création d’un espace de notation des plateformes, renforcement de la protection sociale des indépendants, clarification de la doctrine de l’administration fiscale sur la distinction entre revenu et partage de frais, etc. On voit bien que dans cette perspective, quand bien même l’économie collaborative serait amenée à se développer fortement, cela ne devrait pas bouleverser en profondeur le système productif actuel. ˜

Economie collaborative

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