La tablette va-t-elle tuer le crayon ?

C’est à peu de choses près le type de peurs qui se sont exprimées après que la Ministre de l’Education nationale a annoncé la distribution de 3,3 millions de tablettes numériques aux élèves de collège à l’horizon de la rentrée 2016. En tant qu’outil, la tablette peut permettre plus d’interactivité et favoriser certains apprentissages. Après tout, la craie et le tableau noir ne sont aussi que des outils au service d’une pédagogie („Tableau numérique interactif). « Faire entrer le numérique à l’école, c’est reprendre la main sur la façon dont les élèves l’utilisent aujourd’hui, souvent de manière complétement désordonnée » dit un prof qui voit les choses d’un bon œil. « Déjà trop d’écrans dans la vie des élèves ! », répond un autre enseignant : « l’un des objectifs de l’école est de faire découvrir des choses nouvelles aux élèves. » Le numérique à l’école, objet de toutes les craintes. Comme le résume le CNNum, d’un côté, internet comme « équivalent sympathique d’un cours qui apporte des réponses toutes faites à des questions qu’on lit à peine », de l’autre internet comme « complice » de nouvelles formes d’apprentissages et facteur de remotivation des élèves en difficulté. « Le numérique remobilise l’écrit sous des formes différentes, ses pratiques invitent à la discussion et l’expression personnelle ou collective, elles débouchent vite sur la publication qui peut être source de fierté… »

Il est nécessaire aujourd’hui d’ouvrir les yeux sur les mutations en cours de l’offre d’éducation dans son ensemble. Alors que le système éducatif s’interroge sur l’utilisation de ces tablettes, le numérique vient révolutionner de fond en comble nos bonnes vieilles écoles. Jules Ferry, ubérisé ? En France, le créateur de Free, Xavier Niel, a créé une école du numérique (l’école 42) sans professeur, mais avec des « coachs », sans salle de classe mais avec des vastes open spaces faisant office de laboratoires. Les « Moocs » (massive open online course, cours de formation ouverte et à distance) proposent désormais aux étudiants du monde entier les cours des meilleures universités, de Harvard à HEC. À la fac, mais dans mon salon ! Pour les étudiants américains, cela réduit considérablement les frais d’inscription qui sélectionnent les plus riches. Les pays en développement accèdent à une masse de savoir grâce à ces Moocs. Plus de 400 millions de cours gratuits, partout, tout le temps ! C’est, selon l’enquête d’Emmanuel Davidenkoff, un véritable « tsunami numérique » qui est en train de déferler sur notre modèle éducatif. Pour l’auteur, le nouvel objectif de la Silicon Valley est ni plus ni moins de réinventer l’éducation.

Pour le Conseil national du numérique, qui a publié un rapport intitulé Jules Ferry 3.0, les MOOCs « reprennent à leur compte la promesse non tenue de l’égalité d’accès à la connaissance. » Une des principales plateformes de cours en ligne s’appelle Coursera. Elle a été créée par l’université Stanford. Plus d’un million d’étudiants de 196 pays s’étaient inscrits à au moins un cours en 2012. Un « intermédiaire inoffensif », s’interrogent P. Escande et S. Cassini dans leur dernier ouvrage ? « Qu’en sera-t-il si un jour Coursera propose des cursus complets sur-mesure, panachant les cours de différentes universités pour s’adapter au mieux aux besoins du marché du travail et ce, à des prix défiant toute concurrence ? » Pour l’instant, les professeurs et pédagogues rappellent que rien ne remplace une salle de classe ou un amphi… « L’histoire n’est pas sans rappeler celle des hôteliers, ravalés au rang de simple fournisseurs de services, ponctionnés par des géants comme Booking.com ou Hotels.com, qui sont les seuls en mesure d’aller chercher et d’attirer le consommateur », dramatisent les auteurs. « Jeter un voile pudique sur les Moocs, faire comme si le numérique ne changeait rien, c’est prendre le risque de livrer l’éducation au monde du privé », concluent-ils.

Face à ce scénario pessimiste faisant de l’école publique la « voiture-balai » des écoles privées on-line, le rapport du CNNum préfère une vision plus optimiste s’appuyant sur la révolution numérique pour refonder l’égalité des chances et l’accès de chacun au savoir. Le rapport fait plusieurs propositions concernant les évolutions de l’enseignement à l’ère du numérique : enseigner l’informatique de la primaire au lycée, développer la littératie numérique, créer un bac « Humanités numériques », etc. Il invite aussi à dessiner un nouvel « écosystème éducatif » en mode ouvert et interactif avec les collectivités, les entreprises, les éditeurs de contenus, les parents, le monde de la recherche. Non pas le professeur robot ou informatisé, mais l’enseignant mis au cœur d’un vaste chantier « technique, créatif, imaginatif ».

Quel sera l’école de nos enfants en 2025 ? Prenez une feuille blanche ou votre tablette, vous avez quatre heures. ˜

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