Le numérique détruit-il des emplois ? En crée-t-il de nouveaux ?

Bonne question, merci de l’avoir posée ! Mais désolé, on n’a pas de réponse précise… Expliquons-nous. La question de l’impact des technologies sur l’emploi est ancienne en économie. La première vague d’informatisation, à la fin des années 1970-début 1980, donnait déjà lieu à des études concluant dans des sens radicalement opposés. Encore aujourd’hui, ce constat d’« indécidabilité » semble prévaloir, à l’heure de l’entrée dans ce qui est qualifié de nouvelle révolution industrielle. Ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait pas, comme l’aurait dit Socrate ?

Globalement, le numérique détruit certains emplois tandis qu’il contribue à en créer d’autres. D’un côté, moins de vendeurs de guichet, de l’autre, plus de concepteurs spécialisés dans le e-commerce. Difficile de faire une balance nette qui soit incontestée. Il est en revanche nécessaire de s’intéresser au sort de certains métiers et emplois. Dans ce contexte, les observatoires de branche ont par exemple un rôle fondamental à jouer.

Une récente étude souvent reprise (Frey, Osborne, 2013) a ainsi analysé la probabilité d’automatisation ou d’informatisation (« computerisation »), en fonction du caractère répétitif des tâches (qu’elles soient manuelles ou cognitives) et des possibilités concrètes d’automatisation des activités. L’étude porte sur les 20 prochaines années aux Etats-Unis. Conclusion : 47 % des emplois ont une probabilité forte d’être automatisés, 19 % une probabilité moyenne et 33 % une probabilité faible. 70 activités ont été étudiées. Les récréothérapeutes sont les mieux protégés ! Avec eux, de nombreuses professions du soin et de l’attention aux autres, les chorégraphes et membres du clergé… mais aussi les pharmaciens, DRH, managers des ventes, architectes navals et de nombreux ingénieurs (probabilité inférieure ou égale à 1 %). A l’autre extrêmité, danger pour les experts en sinistre et assurances, réparateurs de montre, mais aussi top-modèles et arbitres de sport, avec des probabilités d’informatisation supérieures à 97 % ! Une étude française a utilisé la même méthode (contestable sur de nombreux aspects, selon le récent rapport du CNNum), et a montré que 42 % des emplois sont concernés à horizon 2025 : opticiens, secrétaire juridique, réparateur d’horloges, mécaniciens, conseiller fiscal, assistant médical… La liste n’est pas finie. Si vous faites plusieurs fois la même tâche chaque jour, comme le dit Daniel Cohen dans son dernier ouvrage, attendez-vous qu’elle finisse par être faite à votre place par des outils numériques… Ce même auteur insiste sur le fait que ce sont aujourd’hui les classes moyennes les premières visées, dans les banques, les assurances, les administrations. Au-delà de l’informatisation de certaines tâches, les progrès de l’♦„intelligence artificielle viennent créer une menace encore plus forte sur ces métiers.

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En face de ces destructions, combien de créations d’emplois ? Ici aussi, les statistiques sont imprécises. Pour l’IGF, le numérique représenterait stricto sensu au moins 900 000 emplois aujourd’hui en France (dans les télécoms, les constructeurs d’électronique ou d’informatique, les entreprises de services numériques), et jusqu’à 1,5 million selon le cabinet McKinsey (soit 5,5 % du PIB, plus que l’agriculture et la finance). Mais les grandes entreprises du numérique embauchent trois fois moins de personnel que l’industrie automobile. Pour l’économiste américain Robert Gordon, nous sommes entrés dans une phase de « stagnation séculaire ». Comme le dit Daniel Cohen, « le progrès technique, c’est fini : à preuve la croissance ne cesse de décliner. Quand on dit ça, on passe évidemment à côté de la formidable transformation du monde. Mais le constat sur le ralentissement de la croissance, au moins pour la classe moyenne, est lui indiscutable. Ma conviction aujourd’hui, c’est que, oui, nous vivons une révolution industrielle, mais que son potentiel de traction de l’ensemble de la société est faible, à la différence de la précédente révolution industrielle. » Pour Nicolas Colin, auteur du rapport La richesse des nations après la révolution numérique, difficile d’être optimiste : « Le problème est que la transition numérique ne peut, en l’état actuel du débat, être présentée comme un remède au chômage ».

Dans cette perspective, on peut s’attendre à une « bipolarisation » du marché du travail sans créations massives d’emplois. D’un côté, des emplois qualifiés et protégés, dans les domaines du management ou de la créativité ; de l’autre, des emplois peu qualifiés mais non routiniers, faiblement rémunérés mais eux aussi relativement protégés de la numérisation, notamment dans les services aux personnes. Pour Nicolas Colin, de plus, divers emplois qui exigent aujourd’hui des qualifications, correspondront demain à des qualifications moins importantes, car ils s’appuieront sur le développement des technologies numériques : par exemple, « le technicien qui maintient les chaudières connectées à des infrastructures de cloud computing », « l’infirmière qui pratique un diagnostic en lieu et place du médecin en étant assistée par une application spécialisée », ou encore « le conseil juridique qui, sans être avocat, rédige des actes simples pour des clients en s’appuyant sur des outils et bases de données numériques ». Cela exige pour Colin la suppression de diverses barrières réglementaires (barrières à l’entrée dans certains métiers). Y a de l’♦„„ubérisation dans l’air ! Quant à lui, l’auteur de ces lignes, un automate nommé FARVNI36, vous remercie de votre lecture. ˜

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