Le numérique va-t-il favoriser la mise en place d’outils d’expression des salariés ?

Depuis les lois Auroux de 1982, l’expression des salariés est le serpent de mer de la démocratie sociale. Le numérique va-t-il redonner sa place à ce droit des salariés, qui n’a en fait jamais réellement été mis en pratique ?

Nombre d’initiatives ou d’expérimentation ont récemment conjugué cette vieille idée de l’expression des salariés avec les outils numériques : réseaux sociaux d’entreprise (Atos, Danone, Alcatel Lucent…), enquêtes Internet sur les conditions de travail (Total Survey, AG2R La Mondiale….), Comités d’Entreprise ou syndicats créant leur page Facebook, des blogs ou un portail numérique partagé (SFR, Siel Bleu, une entreprise de services informatiques dénommée Smile, etc. voir „♦syndicalisme). Ce rapport direct avec les salariés peut aller de simples mesurettes de communication à de véritables projets participatifs communs. Les salariés peuvent mettre sur la table des visions alternatives, crédibles, par exemple dans des projets de réorganisation.

D’une façon générale, ces outils d’expression sont très souvent à l’initiative des directions et se font en dehors de la négociation d’un accord sur les modalités d’expression des salariés. En ce début 2016, le débat autour du projet de loi El Khomri a fait par ailleurs resurgir le référendum comme une pratique qui permettrait la véritable expression des salariés… en dehors des modalités classiques de la négociation et de la représentation. Un cas est venu l’illustrer : celui de la FNAC, où plusieurs syndicats représentant plus de 50 % des salariés ont fait valoir leur refus d’un accord sur le travail le dimanche poussé par la direction et accepté par d’autres syndicats. En l’état des choses et du système de négociation sociale issu de la loi du 20 août 2008, ce n’est rien d’autre que la démocratie sociale qui s’exprime. Le recours au référendum permanent ne signerait-il pas la fin de ce système qui n’a même pas dix ans ?

D’ailleurs, il ne faut pas confondre référendum et expression des salariés. A la main des directions, les référendums sont savamment organisés (et les questions savamment posées) pour limiter l’imprévu… L’expression des salariés, c’est encore autre chose. L’idée est de faire remonter directement l’expérience vécue du terrain. Les usages numériques favorisent cette réappropriation. Comment ne pas relever la pétition en ligne sur le fameux projet de loi « Travail » qui, avec plus d’un million deux cents mille signatures en mars 2016, s’est invitée dans le débat ? A côté de ces réappropriations-indignations, existent aussi des formes de réappropriation-propositions.

« Le travail ça se discute ». De nombreux écrits de préventeurs, dans la lignée d’Yves Clot et de Vincent de Gaulejac, abondent dans ce sens. Que ce soit chez certains dirigeants ou syndicats, la prise de conscience se fait pour améliorer la qualité de vie au travail. La parole comme facteur de bien-être et de compétitivité : de nombreux travaux mettent cela en avant, en économie (l’entreprise comme lieu de coopération entre les personnes) ou en gestion (la fameuse entreprise libérée et autres apôtres du management collaboratif). Ces perspectives remettent au centre les questions de sens, de qualité et d’efficacité. La performance collective est bien plus que la somme des performances individuelles, nous dit l’économiste Olivier Favereau. Selon lui, l’entreprise n’est pas la propriété d’une seule personne ou de ses actionnaires, elle est « l’affaire d’hommes et des femmes qui s’y unissent pour travailler à un projet commun ». Quelles modalités d’expression de ces « parties prenantes » alors ? L’expression des salariés est un outil pour faire face aux difficultés et à la complexité des évolutions des entreprises et gagner en performance. Néanmoins, il ne faut pas ignorer que le retour de la thématique de l’expression des salariés se fait dans un contexte d’essoufflement des relations professionnelles et de défiance envers les institutions de la démocratie sociale. Les systèmes représentatifs institués, aux prises avec un salariat devenu très composite, craignent d’être débordés à la fois par des directions qui voudraient faire sans eux – si ce n’est contre eux –, mais aussi par des salariés de plus en plus individualistes et de moins en moins appétents pour se syndiquer.

Ces risques ne sont pas absents mais restent marginaux. On pourrait donc penser qu’il y a ici beaucoup plus de complémentarité que de concurrence. Que l’expression – bien encadrée – peut permettre, lorsque l’on s’en empare, un nouveau souffle de la délibération ou de la négociation en entreprise. Que le manque d’expression et de participation est bien plus coûteux pour la légitimité des institutions représentatives que l’inverse. Que l’initiative syndicale dans ce domaine, quand elle existe, peut être très porteuse.

Le numérique peut aujourd’hui offrir un support à cette volonté d’expression. Attention toutefois pour le salarié trop hardi de bien mesurer ses propos, comme le rappelle la jurisprudence récente ! ˜ Voir „„Facebook (ai-je le droit de dire du mal de mon patron sur)

Expression des salariés

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *