Connectés, pas connectés, isolés ? L’isolement des travailleurs à l’ère du numérique

Au travail comme dans le reste de nos vies, les TIC nous permettre d’être en contact permanent avec les autres. Cette possibilité qui nous est offerte conduit-elle à étendre nos relations ou au contraire à nous isoler en nous rendant moins disponibles ?

Dans les entreprises, les TIC étendent nos périmètres de contact, de son service d’appartenance vers les autres par exemple. Cet élargissement de la coopération se fait-il au détriment des relations avec ses collègues proches ou non ? Quand je plaisante sur Snapchat avec Marie-Laure de la compta, est-ce que cela m’isole de mon voisin de bureau Djamel ? D’après plusieurs études recensées par France Stratégie dans son rapport sur l’impact des TIC sur les conditions de travail, il est difficile de conclure à un isolement des salariés favorisé par les TIC. Les salariés les moins bien équipés en outils numériques sont toutefois concernés par ce risque d’isolement : qu’ils soient mobiles comme certains livreurs, ou fixes comme les travailleurs d’un atelier de production qui restent en vase clos, certains travailleurs se trouvent à la marge de l’utilisation croissante du numérique au sein des entreprises. A l’inverse, d’autres salariés utilisant de façon plus intensive les outils digitaux peuvent paradoxalement se trouver isolés, mais c’est là le mode de management et l’organisation du travail qui est en cause. Les TIC peuvent en effet être utilisées pour augmenter l’intensité des sollicitations et le contrôle du travail, et réduire les temps de pause („♦rythmes). On retrouve ces travailleurs isolés regroupés sur un grand plateau en open space mais ne pouvant pas échanger entre eux. « L’open space m’a tuer », comme le titrait il y a quelques années un excellent contre-manuel de management… Les salariés qui sont à l’interface avec d’autres services mais ont peu d’échanges avec leur collègues proches, comme certains commerciaux ou certains métiers de la logistique, peuvent aussi se retrouver isolés. Il y a donc bien un risque.

Les TIC modifient notre rapport au temps, mais aussi à l’espace. En fonction de leur taille et de leur organisation, les entreprises peuvent repenser les espaces de travail des salariés et proposer des alternatives à l’open space. Lorsqu’elles permettent la mise en place du travail à distance, les TIC peuvent également constituer un risque d’isolement. Le travail à distance peut prendre des formes diverses comme le télétravail à domicile, le nomadisme ou encore le co-working. Le pourcentage de salariés en télétravail serait passé de 6.7 % en 2006 à 16.7 % en 2012 (selon le rapport Mettling). Cependant ces chiffres ne font pas l’unanimité car l’étude Obergo de 2015 estime à 2 % seulement la proportion de télétravailleurs en France. Un chiffre qui étonne car – comme le confirme cette même enquête – 95% des salariés interrogés estiment que leur qualité de vie est meilleure en télétravail. Du côté des employeurs, un intérêt également bien compris, puisque le travail permettrait d’augmenter la productivité. Malgré ces aspects positifs, ce mode de fonctionnement constitue une rupture de la relation physique avec les collègues et peut entraîner l’isolement de certains travailleurs. Soit parce qu’il entraîne un délitement du collectif, soit parce que la distance complique les échanges concernant les difficultés rencontrés par les salariés dans leurs tâches. Au-delà du cadre légal (Loi du 22 Mars 2012 et ANI de Juillet 2005 sur le télétravail), le rapport Mettling préconise donc quelques précautions : entreprendre une réflexion collective au niveau de l’équipe ou du service pour que le passage d’un salarié en télétravail ne perturbe pas l’organisation du travail, ou encore favoriser des jours de présence au sein des murs pour maintenir le collectif et éviter l’isolement du télétravailleur.

Finalement, on retiendra qu’on a plus de chance d’être isolé lorsque l’on est ouvrier que lorsque l’on est cadre : 2 % des cadres se déclarent isolés contre 13.5 % pour les ouvriers. Certains secteurs d’activités sont plus touchés que d’autres (les transports, les services à la personne et les professions commerciales). Enfin les non-utilisateurs de TIC déclarent plus massivement être isolés (59,1%) que non isolés (23,3%). C’est donc plus la non-utilisation du numérique que son usage qui isole… Pour le moment ? En tout cas il faut bien voir que selon les catégories socio-professionnelles, les secteurs d’activité et le niveau d’utilisation des TIC, le numérique (son utilisation accrue par certains, le fait de ne pas développer les compétences numériques chez d’autres) peut nuancer ou accentuer l’isolement des travailleurs. Les CHSCT ont donc un rôle à jouer dans la prise en compte de ces facteurs de risques spécifiques à l’entreprise et aux différentes populations de salariés qui la composent. Le CE doit de son côté penser au développement professionnel des salariés et à la mise à jour de leurs compétences numériques par la formation tout au long de la vie (voir ♦„GPEC, ♦„IRP). ˜

Isolement

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