Les plateformes numériques, entre économie collaborative et économie capitaliste

Les plateformes sont au cœur de l’économie numérique. D’un point de vue général, il s’agit d’intermédiaires accessibles en ligne (via ordinateurs, smartphones, tablettes ou autres) permettant de rapprocher offreurs et demandeurs en matière d’accès à des informations, des contenus, des services ou biens. La plateforme gère l’interface technique et la mise en ligne de ces contenus. Vous recherchez un vélo d’occasion, une perceuse à prêter, une semaine au ski, une baby-sitter pour samedi soir ? Il y a de grandes chances qu’une plateforme existe déjà ! (si ce n’est pas le cas, vous venez peut-être de trouver un concept „disruptif qui fera de vous la prochaine ♦„licorne d’internet…)

Internet permet d’abolir le temps et les distances. D’un point de vue économique, il rapproche directement vendeurs et acheteurs. Ces derniers peuvent comparer l’ensemble des prix disponibles. Certaines plateformes ont émergé dans la première vague d’internet pour devenir des acteurs incontournables. Les secteurs des voyages ou de l’hôtellerie ont ainsi été complètement bouleversés par l’arrivée de ces intermédiaires en ligne (voyages-sncf.com, expedia.com, etc.). Les marchés sont plus transparents, mais cela reste des marchés entre des professionnels (compagnies de train ou agences de voyage) et des particuliers.

La « plateformisation » actuelle de l’économie renvoie à une dimension nouvelle : des formes de collaboration et d’échanges marchands entre particuliers eux-mêmes.

Il faut ainsi distinguer plusieurs types de plateformes. D’un côté, l’économie du partage à proprement parler : des particuliers échangent des biens et services entre eux, dans une logique d’économie « réellement » „♦collaborative, sans but lucratif (covoiturage via Blablacar, partage d’un canapé pour accueillir des visiteurs via des sites de couchsurfing, etc.). D’un autre côté, des plateformes de services à la demande qui viennent créer un nouveau service. La plateforme vient vendre ce service. Uber en est l’archétype. Certains particuliers vendeurs de services se transforment, bon gré mal gré, en professionnels. Ces plateformes contribuent à faire croître le travail „indépendant.

Une autre distinction peut être faite. Elle tient à l’origine de la richesse créée par ces plateformes. Certaines tirent leur valeur du travail de leurs utilisateurs, les autres font fructifier leur capital. Uber et Airbnb, les plateformes les plus connues aujourd’hui, n’ont à ce titre rien à voir. Selon une étude réalisée par une banque américaine, on aurait donc d’un côté les plateformes sur lesquelles un travailleur indépendant propose ses services, et donc sa force de travail (Uber, mais aussi tous les sites de « jobbing », „voir : gig economy) ; de l’autre, celles sur lesquelles un loueur ou un vendeur propose un bien (un appartement à louer, un bien à vendre). Dans ce dernier cas, le particulier fait fructifier son capital, pas son travail. Derrière les plateformes numériques, un nouvelle épisode de la guerre Capital/Travail…

Les plateformes se développent aujourd’hui dans un nombre croissant de secteurs, et pas uniquement dans les deux secteurs les plus médiatiques du déplacement (Airbnb) et de la mobilité (Uber). Le rapport Terrasse sur l’économie collaborative distingue ainsi neuf secteurs d’activité où se développent les plateformes numériques : outre se loger et se déplacer, se nourrir (La Ruche qui dit Oui), s’équiper (Le Bon Coin), se financer (KissKiss BankBank), stocker des objets, se divertir, s’habiller ou se faire aider. Certains secteurs sont devenus très concurrentiels et le recours à des plateformes est devenu un mode de consommation à part entière. Des acteurs généralistes comme Le Bon Coin, outre le vaste marché de l’occasion, devient également un acteur central du recrutement (concurrençant directement Pôle Emploi) ou de la mise en relation pour des services à la personne.

Le ♦„syndicalisme devrait encourager les formes réellement collaboratives d’usage de ces plateformes, qui contribuent à recréer du lien entre les personnes et à créer de la valeur d’usage. Ce sont par contraste les plateformes de travail à la demande qui créent le plus d’angoisses aujourd’hui, résumées dans la peur de l’ « ♦„ubérisation » : en clair, un contournement du salariat au profit de travailleurs indépendants en réalité dépendants de la plateforme donneuse d’ordre ; l’irruption de plateformes à visée capitaliste et lucrative transformant la valeur sociale de ces échanges (pour les individus) en valeur économique (pour les quelques actionnaires de la plateforme…). Airbnb crée de la valeur d’usage pour le bénéficiaire du service (un logement à prix abordable) « mais elle garde pour elle et ses actionnaires tous les bénéfices de sa valeur d’échange », peut-on lire dans une tribune critique.

Ces plateformes ne sont pas des zones de non-droit, rappelle le rapport Terrasse (en matière de mise en vente de biens d’occasion sur Le Bon Coin, de location de son appartement sur Airbnb, de service de transport via Uber, etc.), même si la frontière entre démarche professionnelle ou commerciale et pratiques occasionnelles devient ténue. Ces plateformes correspondent d’un côté à des nouvelles aspirations, avec potentiellement des effets bénéfiques sur le lien social ou l’environnement, mais d’un autre côté peuvent encourager un modèle social dégradé… Les plateformes peuvent s’avérer très instables. De quel côté va pencher la balance ? ˜

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