La France souffre-t-elle de multiples retards face la transition numérique ?

C’est la thèse que défend Nicolas Colin, énarque, inspecteur des finances, créateur d’incubateur de start-ups et expert reconnu des transformations numériques, dans un essai provocateur paru fin 2015 et qui n’est pas passé inaperçu. Selon ce rapport intitulé La richesse des nations après la révolution numérique, la France joue en deuxième ou troisième division et ne capte qu’une part très minime de la valeur ajoutée créée globalement par l’économie numérique. Pourtant, elle aurait les moyens de faire bonne figure en première ligue. Pour cela, il faudrait mettre en place des réformes institutionnelles d’ampleur pour permettre aux start-ups de pouvoir grandir et affronter les géants américains. Faire nos adieux à l’ancien monde de la politique industrielle, fait grosso modo d’alternances entre relances keynésiennes et baisses du coût du travail. Et « embrasser un nouveau paradigme », celui de la transition numérique.

Hélas, la France est « victime d’une conception dépassée de l’économie et de la politique industrielle », tempête N. Colin. L’Etat industriel pense encore pouvoir intervenir sur le marché des TIC à grand coups d’achats publics. Le système de financement de l’économie est décalé : les banques peuvent financer des projets d’innovation, mais sont « incapables de financer une entreprise cherchant à pratiquer une innovation de rupture », qui par définition n’a ni business plan ni garanties. Le secteur du capital-risque est quant à lui trop petit en volume pour assurer ce travail ; il ne parvient pas à attirer suffisamment d’investisseurs privés nationaux ou étrangers. Notre conception de l’innovation elle-même serait dépassée selon l’auteur. Non, l’innovation ce n’est pas la R&D ! La R&D ne concerne en fait que les entreprises devenues grandes, qui cherchent à renouveler et optimiser leurs produits. Or, les start-ups n’ont que faire de R&D : leur souci est d’amorcer et de financer leurs innovations de rupture. L’innovation, de plus, n’est pas qu’une affaire de chercheurs ou d’ingénieurs : il s’agit moins souvent d’une affaire de technologies très poussées que d’accès « disruptif » à des marchés hyper-compétitifs. Il faut donc allouer l’épargne au financement de l’innovation de rupture « plutôt que de la laisser se nicher dans les actifs immobiliers » et « soutenir les entreprises innovantes face aux entreprises en place ». Les grandes entreprises sont bridées par des handicaps structurels, que le professeur de management Clayton Christensen („♦disruption) a qualifié de « dilemme de l’innovateur » : une entreprise leader sur un marché a tout à perdre de se lancer dans une innovation de rupture et préférera ne rien changer à son modèle qui, jusque là, fonctionne… De leur côté, les start-ups sont nombreuses en France, mais ne parviennent pas à grandir. Pourtant, ce sont bien les start-ups ainsi que les scale-ups (ces entreprises qui restent en croissance) qui permettent de créer de la valeur ajoutée et des emplois. « La France ne peut donc se satisfaire de startups restant enfermées dans leur garage : elle doit mettre son droit au service de leur croissance, pour qu’un plus grand nombre s’amorcent et que certaines d’entre elles finissent par dominer l’économie numérique globale. »

Ce travail plutôt libéral au ton volontairement offensif insiste néanmoins sur la nécessaire mise en place des « bonnes institutions » pour couvrir nos nombreux retards, y compris en ce qui concerne la protection sociale (pour l’auteur, avec la fin du travail de masse, demain nous serons peut-être tous des intermittents du numérique… Voir ♦Indépendant [travail]). Il faut donc couvrir ces nouveaux risques. L’auteur prône aussi une nécessaire révolution intellectuelle pour penser ce nouveau monde, à laquelle pourraient – et devraient – participer les partenaires sociaux, malheureusement eux aussi « dépassés » par ce qui se passe : « la transition numérique est une réalité, mais elle ne les concerne pas directement, voire les menace ». Notre maison est ubérisée et nous regardons ailleurs, aurait pu dire Jacques Chirac en 2016. « Ni les salariés ni les employeurs ne vivent la transition numérique de l’intérieur » écrit Colin, alors que, placés aux premières lignes, ils pourraient davantage s’emparer de ces questions et formuler diagnostics et revendications (sur l’emploi, la compétitivité, les conditions de travail) basés sur l’expérience réelle du terrain. On vous l’avait dit, un essai provocateur ! ˜

Retard

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