Quelle pensée syndicale face aux enjeux complexes de l’économie numérique ?

L’attaque est venue du camp d’en face. En juin 2015, le vice-président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, affiche sa pensée : « je ne vois pas chez les syndicalistes et nos partenaires syndicaux une prise de conscience des enjeux du numérique. On ne vit pas dans le même monde. Nous sommes confrontés par nos clients, par nos concurrents, à ces menaces ou opportunités digitales toute la journée, donc nous n’avons pas vraiment le choix. Je ne crois pas que les organisations syndicales soient dans ce contexte-là… La désyndicalisation que l’on observe dans le privé en est un marqueur. Elle est surtout visible chez les jeunes, qui considèrent que c’est sur Facebook ou sur Twitter qu’ils vont aller se défendre, en dehors de toute institution. Le modèle social français est le dernier à se numériser. »

Les syndicats, à des années-lumière des transformations numériques en cours ? La charge est lourde. Nicolas Colin met lui syndicats et patronat dans le même sac : « Ni les salariés ni les employeurs ne vivent la transition numérique de l’intérieur », écrit-il, reprochant aux employeurs de ne considérer que la solution-miracle de la compétitivité-prix (« il faut baisser les charges ! »), sans se préoccuper nullement de ce qui fonde les nouveaux business models : les innovations de rupture ou de „disruption.

Il est difficile pour les syndicats de parvenir à développer une pensée complexe sur un sujet qui évolue constamment et brasse des enjeux multiples : nouvelles technologies, évolution du travail, de l’emploi… Il faut être à la fois spécialiste du net et du Big Data, fin connaisseur du droit du travail et du droit commercial, économiste de l’innovation et de la fiscalité, observateur des usages créés par les nouvelles et anciennes générations… Pour l’UNSA dans un numéro spécial de son magazine consacré au numérique, « la transformation numérique est une opportunité pour développer et moderniser le fait syndical en apportant des outils supplémentaires de communication et d’information pour les représentants du personnel ».

Dans un rapport interrogeant le dialogue social à l’ère du numérique, l’ORSEU a identifié différents types d’appréhension de l’objet « économie numérique » par les syndicats. Certains adoptent une lecture très « industrielle » et se placent dans une défense de l’outil de production national. Dans cette lecture l’Etat joue un rôle d’encouragement du secteur productif, notamment par le biais de la dépense publique ou d’appels d’offres. Cette approche industrielle peut se concentrer sur certains secteurs productifs liés de près à la production numérique (fabrication d’équipements numériques, services informatiques) ou être plus transversale (comment tous les secteurs sont touchés de près ou de loin par ces transformations). D’autres syndicats adoptent une lecture davantage « servicielle » et regardent les multiples transformations rendues possibles par le numérique : évolution des modèles de commercialisation, de distribution, des médias et de la culture, des manières de travailler, du rapport à la citoyenneté, etc.

Il est donc faux de dire que les syndicats regardent les clouds passer… Leur pensée est fatalement amenée à évoluer. Il y a plus d’un an, nous avions ainsi interrogé des syndicalistes spécialistes des questions numériques (par exemple membre du conseil stratégique de filière numérique ou négociateur de branche dans les télécoms ou l’informatique). Personne ne parlait encore d’ « „ubérisation » ! Aujourd’hui, ce terme est partout. Comme on peut le voir par exemple dans l’annexe du rapport Mettling (un des rares rapports publics, soit dit en passant, qui leur donne la parole), les syndicats insistent bien désormais sur les nouvelles protections à imaginer face aux évolutions notées dans le rapport : travail nomade, développement du télétravail, montée des formes de « salariat indépendant », etc. Evidemment, on pourra dire que cela reste de l’ordre de l’injonction et pas encore des propositions concrètes.

Sur la forme, et non plus sur le fond, une réflexion actuelle parcourt les syndicats sur un « syndicalisme 2.0 » capable de restaurer un lien entre syndicats et salariés, dans un contexte de désaffection de ces derniers pour le syndicalisme si l’on en croit les sondages d’opinion. Demain, les adhérents seront-ils des ♦„followers ? Certains observateurs notent que les syndicats sont absents du premier réseau professionnel, Linkedin. « On pourrait penser que les syndicats y seraient très présents, à la fois pour capter l’air du temps mais aussi pour y effectuer ce qui constitue leur travail : informer, convaincre, transformer les mouvements individuels en revendications collectives, recruter des adhérents. Il n’en est rien », note Martin Richer, qui pose trois questions : « comment, dans un pays où l’on se plaint du faible taux d’adhésion au fait syndical, peut-on ne pas tenter d’exploiter ce formidable outil de lien, de communauté ou d’adhésion que représente le Web 2.0 ? Pourquoi les syndicats qui se plaignent tant d’être malmenés par les médias, ne s’emparent pas d’un espace de communication qu’ils pourraient maîtriser ? Pourquoi n’exploitent-ils pas le potentiel d’engagement du Web 2.0 pour appuyer leurs revendications ? » Alors, les syndicats, pourquoi ?!

Ce retard – tempéré par certaines pratiques néanmoins dynamiques de dialogue social 2.0 – est d’autant plus surprenant que ce les syndicats sont historiquement fondés sur une « culture du réseau ». « Le réseau militant est quelque chose qui a été inventé par le syndicalisme ! dit Hervé Jégouzo. Les réseaux sociaux peuvent être les Bourses du Travail du XXIe siècle et ce serait un bel hommage de la modernité à l’histoire du syndicalisme ». Des formes d’ « open syndicalisme » permettent de partager et d’échanger sur des sites dédiés, et de créer les conditions numériques d’une mobilisation des salariés. L’♦„expression (et le mécontentement) des salariés passe désormais par des sites de pétition en ligne. On l’a vu récemment avec le projet de loi Travail ! Le mouvement américain Occupy dépasse les seules organisations syndicales et s’appuie sur les réseaux sociaux. Aux Etats-Unis toujours, l’AFL CIO, premier regroupement syndical, a créé Working America. Le but : regrouper des futurs sympathisants plutôt idéologiquement éloignés et indépendamment de leur lieu de travail. Faire venir tous les salariés à la cause syndicale via le web et Twitter ? Et quid des non-salariés qui travaillent à la demande et des indépendant ubérisés ? Quand Amazon double la commission qu’il prélève sur sa foule de petits travailleurs, la révolte se limite à des messages anonymes de colère sur internet. En Allemagne, le syndicat IG Metall vient cependant de créer une plateforme en ligne, Faircrowdwork.org, ciblant les travailleurs du numérique et les crowdworkers. Principe repris à l’économie des petits boulots : aux travailleurs de noter leur employeur. Une hotline permet d’avoir des informations sur ses droits. Le syndicat poursuit par ailleurs son combat pour une sécurité et une protection de ces « jobs ». En France, l’UGICT-CGT a également lancé une plateforme en ligne regroupant les différentes publications de la centrale, jusqu’aux blogs des sections cégétistes. De leur côté, les chauffeurs de VTC menacés par Uber ont créé un syndicat UNSA, sous une forme nettement plus classique.

« Les syndicats traditionnels ont encore des ressources », dit Aaron Sojourner, un économiste américain spécialiste du syndicalisme. « Ils peuvent faire bouger les choses, peut-être davantage qu’un groupe d’individus ». A eux de trouver la formule d’un syndicalisme alternatif. ˜

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