Mais comment survivre à l’ubérisation ? 

Inconnu il y a un an, le terme d’« ubérisation » est désormais partout. Celui qui n’a pas utilisé le mot « ubérisation » à 40 ans a raté sa vie. Des journalistes parlent de l’ubérisation de tout et n’importe quoi, du pétrole (pour en fait dire qu’il y a de nouveaux acteurs et de nouvelles technologies) ou de la vie politique par Donald Trump (pour dire que le candidat républicain s’adresse directement aux électeurs, sans intermédiaire). Le problème, ce n’est plus la mondialisation, c’est l’ubérisation ! Mon ennemi, c’est l’ubérisation, pourraient aujourd’hui déclarer les candidats à l’élection suprême. Bref, on voit de l’ubérisation partout. Qui veut tuer son chien dit qu’il est ubérisé.

Précisons un peu les choses. Ubérisation (ou uberisation) : n.f. (néologisme), composé du nom de la société californienne Uber et du suffixe -isation. Désigne la modification d’un marché ou d’un modèle d’affaires prenant exemple sur la plateforme Uber : mise en relation directe de ressources à disposition de clients, par des plateformes numériques accessibles à tout moment et sans délai. Par extension, le terme d’ubérisation (et le verbe « ubériser ») peut signifier : ringardiser et faire disparaître des concurrents installés.

Grâce à ce terme, le modèle de développement de la compagnie Uber est désormais bien connu de tous. Mais, ce faisant, parler d’ubérisation peut masquer des dizaines d’autres formes d’irruption ou de „disruption sur des marchés existants. Les „business models évoluent sous l’effet de multiples transformations concomitantes : mutations technologiques, qui suppriment les délais, les distances et réduisent les coûts d’information ; nouvelles chaînes de valeur ; rôle des individus en tant que producteurs (de données – voir ♦„Big Data – , de services – voir ♦„économie collaborative, plateforme, etc.) mais aussi en tant qu’acteurs (phénomène décrit par Nicolas Colin qui consiste, pour des consommateurs ou citoyens mécontents, à renverser la table et à créer leurs propres plateformes de mises en relation : l’exemple type étant la naissance du peer-to-peer et de l’échange de contenus face à l’industrie musicale).

Le terme d’ubérisation a été utilisé pour la première fois par le PDG de Publicis, Maurice Lévy, en décembre 2014. La start-up Uber venait de s’installer en France. Dans ce contexte, l’ubérisation renvoie à l’entrée fracassante d’un nouvel acteur qui vient transformer une activité économique traditionnelle en s’appuyant sur la mise en réseau d’acteurs via des technologies numériques, et en se libérant de régulations existantes, en matière économique ou juridique. Dans l’histoire de l’arrivée d’Uber en France, il faut en fait distinguer deux services comme le précise cet article. Uber est une compagnie de VTC classique, en concurrence avec d’autres sociétés (Chauffeur privé, Allocab, SnapCar…). Ce service de chauffeurs professionnels assure la mise en relation avec des passagers. À la suite de la consultation des taxis, la loi Thévenoud du 1er octobre 2014 a encadré son fonctionnement : le VTC peut être réservé comme un taxi, mais n’a pas le droit de pratiquer la « maraude » pour trouver des clients. Ce droit est réservé aux taxis. Le VTC doit donc retourner au garage, sauf exception, entre deux courses. Mais il n’est plus obligé de faire attendre son client un quart d’heure, comme le prévoyait la loi à l’origine. Le conducteur doit être inscrit sur un registre administratif et titulaire d’une assurance professionnelle.

Le service UberPop est bien plus controversé, et a d’ailleurs été suspendu par l’entreprise Uber en juillet 2015. La loi Thévenoud avait interdit ce service, qui permettait à des particuliers, seulement inscrits auprès d’Uber, de réaliser des courses avec leur propre véhicule. Via UberPop, le conducteur, contacté grâce à une application sur smartphone, s’improvise chauffeur de taxi pour rentabiliser sa voiture ou arrondir ses fins de mois. A la différence des sites de covoiturage (type Blablacar) qui ne prévoient qu’une participation aux frais, il s’agit bien ici d’un service payant et à but lucratif. La véritable crainte tiendrait donc plus de l’ « uberpopisation » que de l’ « ubérisation », car UberPop correspond à un déminage complet des régulations et des droits sociaux en vigueur (statut incertain du travailleur, non-inscription à un registre professionnel, non-paiement de cotisations sociales ou d’impôts, pas de formation professionnelle à la différence des chauffeurs de VTC, service non agréé par les autorités, problématique d’assurance, etc.). Bref, du low cost hors du droit. Mais on comprend pourquoi le terme peu gracieux d’uberpopisation ne s’est pas installé.

Pour résumer, l’ubérisation correspond donc à un mouvement simultané de plate-formisation (rôle des applications numériques ; voir „plateforme), de dénonciation de marchés fermés et d’entrée dans le jeu du consommateur-usager, avec un risque de contournement des régulations.

La dynamique peut être parfois présentée comme le combat des Anciens contre les Modernes, « les méchants archaïques contre les gentils disrupteurs », comme le notent les auteurs d’une tribune intitulée « Stop à l’ubérisation de la société ! ». L’ubérisation favorise le modèle du travail indépendant et de l’auto-entrepreneuriat, au détriment du salariat classique. Rien d’illégal dans cela, mais un risque réel de déqualification des métiers et de précarisation des emplois. Le chantier de la protection sociale de ces „indépendants dont la proportion progresse est immense pour les partenaires sociaux. A l’extrême, l’ubérisation peut encourager des zones grises de travail dissimulé, dans une logique low cost et de dumping social sur toute la ligne.

Au final, plus un secteur n’est épargnée par ce couple infernal : plateformisation + travail confié à des contractants indépendants, à la demande, plutôt qu’à des salariés. Interrogés par un sondage, les Français estiment que l’ubérisation est en cours dans le transport, l’hôtellerie, la distribution, aussi les médias ou la banque…  mais pas encore dans le secteur de la politique et de la justice. L’ubérisation, une bonne chose pour les Français quand ils prennent leur casquette de consommateur (64 %)… moins quand ils revêtissent leur bleu de chauffe (52 % des personnes exerçant actuellement une activité professionnelle).

Des acteurs proposent de distinguer une ubérisation « positive » d’une ubérisation « négative ». Le fondateur de la start-up maplaceencrèche.com explique ainsi vouloir faire de l’ubérisation positive, c’est-à-dire améliorer l’intermédiation entre les crèches existantes et les entreprises dont les salariés recherchent des modes de garde. La volonté de l’entreprise : « accélérer le développement du marché des crèches, et non pas de l’étouffer », rendre le service plus accessible et moins cher via la mise en réseau, à l’image de la baisse des prix dans le secteur du tourisme en quelques années. Mais cet exemple reste avant tout de l’ordre de ce qu’on peut appeler la « plateformisation » de l’économie, davantage que de l’ubérisation.

Au final, toute innovation liée au numérique, par exemple la création de plateformes venant mettre en relation offreurs et demandeurs, ce n’est pas de l’ubérisation. L’économie collaborative (et la recherche à travers elle de l’idéal d’un nouveau modèle de société), ce n’est pas l’ubérisation non plus. Ce qui est véritablement au cœur de ce qu’on appelle ubérisation, c’est la substitution d’un travail indépendant, réalisé à la demande dans le cadre d’une relation commerciale, à un travail salarié, réalisé dans le cadre d’une relation de subordination avec un employeur. Ce travail indépendant se réalise dans le cadre d’une relation à distance, parfois impersonnelle, entre un travailleur et une application numérique, qui organise ses tâches. Aux risques juridiques liés au statut précaire de l’emploi, se combinent les risques de dépersonnalisation du travail que l’on peut retrouver dans d’autres systèmes où ce sont des objets qui commandent les humains („voice picking). Et derrière cela, au-delà des enjeux économiques et juridiques, renvoyant pour qui à « l’ardente nécessité du combat des startups mondialisés contre les corporatismes franchouillards », pour qui à « l’obligation de défendre le capitalisme de vieux barons fatigués contre l’hypercapitalisme des seigneurs agiles du futur digitalisé », se situe un enjeu de société de premier ordre, selon les auteurs de la tribune précitée : la logique économique et sociétale de l’ubérisation « préfigure l’avènement d’une jungle futuriste dont l’idéal de liberté a priori se monnaierait systématiquement contre une précarisation généralisée de nos sociétés a posteriori. De fait, les plateformes comme Uber, Lyft et autres Amazon Mechanical Turk construisent leur prédation souriante sur une faible intensité capitalistique, peu d’infrastructures, un minimum d’employés salariés et des travailleurs indépendants ou des autoentrepreneurs. » L’entreprise dans sa version classique demeure un projet collectif sur la durée, encadrée par des responsabilités et des interdépendances. L’entreprise ubérisée : un système de relations digitales, des contrats individuels, un projet au jour le jour ? ˜

Ubérisation

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